Publié le 1 Mars 2020
LA GENÈSE D’UN MYTHE
1933 : Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack réalisent King Kong, un succès monstre. Les effets spéciaux de ce film, notamment sa stop-motion élaborée par Willis O’Brien et son équipe, vont avoir une influence durable dans le monde du trucage. Le film ressort massivement en 1952 et ses recettes se voient doublées, ce qui va donner des idées à d’autres producteurs.
Combat mythique entre Kong et un T-Rex dans le film de 1933
1945 : le Japon perd la guerre. Au déshonneur national s’ajoute les bombes atomiques de Hiroshima et Nagasaki, traumatisme qui va profondément s’ancrer dans les esprits, et inspirer les plus grandes inquiétudes. La guerre montre que l’apocalypse est possible, qu’une civilisation peut s’écrouler, aussi impensable que cela puisse paraître particulièrement pour le très fier empire japonais. L’île du soleil levant découvre ce qu’avait dit Paul Valéry au sortir de la Première Guerre mondiale : « Les civilisations maintenant savent qu’elles sont mortelles ».
1953 : Eugène Lourié, collaborateur de Jean Renoir l’ayant suivi aux États-Unis, réalise Le Monstre des temps perdus, adapté d’une nouvelle de Ray Bradbury. L’histoire : des essais nucléaires en Arctique réveille une créature d’un autre âge, qui sème ensuite la terreur dans une grande ville. Le projet a été lancé après le succès de la ressortie de King Kong l’année précédente. Les effets spéciaux en stop-motion sont signés Ray Harryhausen, assistant de Willis O’Brien, et le film va lancer une vague de films et de comics de monstres géants dans les années 1950. Il va également intégrer durablement la peur du péril atomique dans la science-fiction d’après-guerre.
Mars 1954 : des essais nucléaires dans les îles Marshall, un territoire japonais, touchent un bateau de pêcheurs, le Daigo Fukuryū Maru. Les américains testaient alors la bombe H la plus puissante qu’ils aient jamais utilisée, la zone de test prévue n’est pas suffisante, l’explosion étant trois fois plus puissante que prévu. Les îles proches doivent être évacuées et les pêcheurs sont irradiés. Ils témoigneront d’un spectacle apocalyptique au moment de l’explosion, et l’un mourra des suites des radiations. Dans les années 1950, il y a un sentiment anti-nucléaire très fort au Japon. De nombreuses manifestations contre les essais nucléaires dans le Pacifique sont organisées, et cet évènement est un de ceux qui va le plus soulever les foules. Ce drame fait germer une idée au sein de la Toho, où l’idée d’un remake de La Créature des temps perdus fait déjà son chemin.
La même année, le studio japonais Toho connaît de grandes difficultés, à l’image du cinéma japonais qui a du mal à se remettre de la guerre. Ses quelques productions, des drames aux budgets modestes, ne fonctionnent pas, et le studio cherche des idées pour se remettre à flot. En 1954, deux projets ambitieux vont catapulter la Toho au sommet du cinéma japonais et lui donner une notoriété à l’étranger : Les Sept samouraïs de Akira Kurosawa et Godzilla de Ishirô Honda.
Le producteur Tomoyuki Tanaka va confier Godzilla dans les mains de trois artistes qui vont marquer toute la saga : le compositeur Akira Ifukube qui va créer le thème mythique de Godzilla, le concepteur des effets spéciaux Eiji Tsuburaya qui va révolutionner les effets spéciaux dans le cinéma japonais et le réalisateur Ishirô Honda, figure du cinéma de science-fiction nippon.
Á l’origine, Godzilla devait être une pieuvre géante, mais le succès de La Créature des temps perdus fait pencher la balance en faveur d’une créature préhistorique. On va pour cela aller chercher du côté des « yokai », créatures surnaturelles du folklore japonais, et notamment du yokai « la baleine fantôme » (bake-kujira), un monstre ancien aquatique, qui va notamment donner le nom de Godzilla : Gojira, mélange entre « gorilla » et « kujira », c’est-à-dire entre « gorille » et « baleine ».
LA PEUR DU XXe SIÈCLE
Le film voulait jouer sur la peur atomique très présente à l’époque, ainsi sur les premiers storyboards Godzilla avait un champignon atomique sur la tête, mais par peur de la censure ce détail a été enlevé. Il a néanmoins été gardé le souffle atomique que crache le monstre. Tout le propos du film est ainsi que Godzilla est une créature préhistorique réveillée par des essais nucléaires qui mute à cause des radiations. Il est tentant de le garder en vie et de l'étudier pour faire de grands progrès, de façon semblable à l’arme atomique. Mais dans les deux cas l’enjeu n’en vaut pas la chandelle, autant Godzilla que l’arme atomique sont des armes apocalyptiques pouvant détruire l’humanité.
Godzilla s’ancre ainsi dans la peur du XXe siècle : la peur de la fin du monde. Dans les années 1950, il y a partout dans le monde une peur généralisée du nucléaire et de ses effets. Les deux plus simples à retranscrire à l’écran sont la destruction de masse et les transformations génétiques. Les monstres géants sont la retranscription la plus efficace de cette peur : issus pour la plupart de transformations génétiques, ils sont incontrôlables et anéantissent des villes. Ces films, portés par un imaginaire scientifique et apocalyptique, sont une extériorisation des peurs et des colères qu’engendrent le nucléaire.
Première scène de destruction du film de Honda
Le cinéma japonais traite néanmoins la question nucléaire différemment du cinéma américain. Durant les années 1950, le cinéma japonais est dans une période alarmiste et humaniste. Il retranscrit la crainte d’une troisième guerre mondiale (ses conséquences sur le Japon pouvant être catastrophiques) et de la bombe atomique. Là où dans les films américains, la confiance dans la science et le progrès concluent toujours les histoires de monstres géants, ramenant souvent la menace au bloc communiste de façon implicite, les films japonais se montrent plus pacifistes et moins confiants. Dans Godzilla, l’Oxygen Destroyer est l’arme qui sert à tuer le monstre. Son potentiel de destruction est aussi puissant que celui de Godzilla, et par peur que son invention tombe entre de mauvaises mains, le scientifique détruit ses notes et se sacrifie (on peut même dire qu'il se suicide) en utilisant son arme contre le monstre. Ici, la science s’autodétruit et n’est pas louée. Elle a fait naître Godzilla et l’a détruit, sans qu’il n’y ait aucun bénéfice pour personne, ne causant un final que la destruction. Jamais on n’aurait vu une telle fin dans un film américain. Néanmoins, à cette époque, dans les films de monstres aussi bien américains que japonais, le monstre ne doit pas être une menace insurmontable. Ces films ne sont pas là pour décourager mais au contraire pour montrer qu’une nation est plus forte, et qu’elle peut se relever du pire. Dans le cas de Godzilla, le monstre symbolise le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, de Hiroshima et de Nagasaki. Le vaincre, c’est faire le deuil, montrer que le Japon est une nation qui se relève, et qui d’ailleurs se développe fortement dans les décennies suivant la guerre.
UN PILIER DU CINÉMA JAPONAIS
Á sa sortie, Godzilla est un grand succès au Japon, mais aussi aux États-Unis où le film est remonté avec des scènes tournées avec des acteurs américains. Ainsi, en occident, le film est diffusé avec un montage où le message anti-nucléaire est aseptisé. Il faut attendre les années 90 pour que le montage japonais soit enfin diffusé en Europe et en Amérique. Le succès du film a inévitablement entraîné de nombreuses suites, faisant de Godzilla une des saga les plus prolifiques du cinéma avec 32 films, plus 2 séries d’animation et 3 films américains. La saga se divise en quatre périodes : l’ère Showa de 1954 à 1975, l’ère Heisei de 1984 à 1995, l’ère Millenium de 1999 à 2004 et l’ère Reiwa. Chaque période se caractérise par des différences de techniques, de ton, et d’arc narratif.
Le film va engendrer un nouveau genre cinématographique : le Kaiju Eiga. C’est un cinéma reposant sur un certain genre d’effets spéciaux, expérimenté pour la première fois par Eiji Tsuburaya sur le premier Godzilla : l’emploi de maquettes et de décors en carton, accueillant des acteurs en costumes de monstres (« man in suit » ou « creature suit »). Au cinéma, la saga Godzilla reste le principal représentant du Kaiju Eiga, mais on peut également citer la saga Gamera ou encore le film nord-coréen Pulgasari. Ces films puisent dans l’imaginaire des yokai.
Très rapidement au fil de la saga, Godzilla s’est transformé en monstre gentil, défenseur du Japon et ami des enfants. Il s’humanise et rencontre de nouveaux monstres. Godzilla passe du film catastrophe au film de monstre, d’un cinéma sérieux à un cinéma léger, de divertissement familial. Cela est à mettre en lien avec le redécollage économique du Japon dans les années 1960. Le pays va mieux, et l’heure est à l’optimisme, à la légèreté. Cette évolution peut faire penser que Godzilla est une métaphore des États-Unis, d’abord destructeur puis protecteur du Japon.
Dans les années 1970, la saga sensibilise aux questions écologiques autres que le nucléaire. En effet, tandis que le pays s’ouvre à l’énergie nucléaire, la saga se détourne de cette question pour suivre la montée de la peur de la pollution, notamment dans le film Godzilla vs. Hedora de Yoshimitsu Banno en 1971. La saga s’essouffle dans les années 1970, puis revient en 1984 avec un ton beaucoup plus sérieux et mature, se voulant plus proche du film de 1954. Dans les années 2000, Toho fait des films Godzilla des divertissements extrêmement jouissifs et ambitieux, laissant de côté tout message de fond. Mais tous ces films restent dans l’ombre du film original de Ishirô Honda, et gardent une démarche que l'on pourrait qualifier vulgairement de « nous ne sommes pas dignes ».
Il faut attendre Shin Godzilla en 2016, réalisé par Hideaki Anno et Shinji Higuchi, pour retrouver un film ayant l’ambition du Godzilla de Honda. Le film se veut une satyre de la façon dont le gouvernement japonais a géré la crise de Fukushima. Il illustre la recherche d’autonomie du Japon par rapport aux États-Unis, aussi bien d’un aspect économique que politique, mais aussi culturel, le studio américain Legendary Pictures ayant entamé une saga Godzilla en 2014 rendant hommage aux périodes Showa et Heisei. Avec Shin Godzilla (qui a par ailleurs été le plus gros succès de la saga, aussi bien critique que financier), la Toho prend le contrepied de la démarche de Legendary en produisant un film radicalement différent du reste de la saga, innovant par biens des aspects (mais gardant tout de même la technique du « man in suit » contrairement aux films américains). Le film a été suivi par une trilogie d’animation sur Netflix.
Godzilla est donc une saga qui suit l’histoire avec un grand H du Japon depuis l’après-guerre mais qui a toujours été conservatrice d'un point de vu cinématographique, à l'image de la société japonaise. Cela est en train de changer avec les nouvelles productions de la Toho de l’ère Reiwa. L’avenir de ce monstre de légende s’annonce brillant, alors qu’il a déjà posé une empreinte indélébile dans l’histoire du cinéma.
Pour aller plus loin :
-le film de 1954, édité par HK vidéo en DVD et Blu-ray
-le hors-série n°48 de Mad Movies consacré à la saga
-Ishiro Honda, humanisme monstre, de Fabien Mauro aux éditions Rouge Profond







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