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Le Nouveau Roman (Estelle et Stéphanie, LP)

LE NOUVEAU ROMAN

 

INTRODUCTION :

Ce qui a mené au Nouveau Roman, ce sont les deux Guerres Mondiales et le choc qu’en a ressenti la population française. Avec la volonté d’échapper au roman traditionnel du 19e siècle, on était obligé d’évoluer vers une autre écriture, avec une propension au dialogue et au discours heurté. La découverte de Freud et de sa psychanalyse a également beaucoup apporté aux auteurs.
Le terme « Nouveau Roman » a été employé pour la première fois par le journaliste Emile Henriot dans un article du Monde du 22 Mai 1957 qui critiquait La Jalousie d’Alain Robbe- Grillet et Tropismes de Nathalie Sarraute. On ne peut définir ce mouvement comme une école car les univers des écrivains sont très divers mais des caractéristiques les réunissent dans leur utilisation du personnage, leur absence d’intrigue, leur nouvelle écriture.

 

I.    Histoire du Nouveau Roman

 

a)    Origines du Nouveau Roman


La fin de la Deuxième Guerre Mondiale a déclenché une volonté de la part de quelques écrivains de rompre avec le roman traditionnel du 19e siècle (écriture romantique, personnages précis, enchaînement défini des situations) et sa structure (langage soutenu). Plusieurs d’entre eux ont commencé à réfléchir à une nouvelle manière d’écrire.
Une des pionnières de cette réflexion est Nathalie Sarraute qui a mis en avant l’élaboration d’un roman nouveau. Cette réflexion se découpe en plusieurs textes publiés dont l’article "Conversations et sous-conversations" dans les revues éditées par Gallimard Les Temps Modernes (créée par Jean-Paul Sartre) et La Nouvelle Nouvelle Revue Française entre 1947 et 1953 qui seront regroupés pour constituer le recueil L’Ere du Soupçon qui sera publié en 1956 chez Gallimard.
Dans ces textes, Sarraute revendique un roman nouveau avec une forme réelle. Ce roman serait l’héritier de ceux des années 20-30 sur les modèles de Joyce ou encore Proust.

 

Extraits de L’Ère du Soupçon de Nathalie Sarraute
« Il n’était pas possible de les communiquer au lecteur que par des images qui en donnent des équivalents et lui fassent éprouver des sensations analogues. Il fallait aussi décomposer ces mouvements et les faire se déployer dans la conscience du lecteur à la manière d’un film au ralenti. Le temps n’était plus celui de la vie réelle, mais celui d’un présent démesurément agrandi. »


Ici, Sarraute évoque l’importance de mouvements indescriptibles de notre quotidien qui lui viennent de l’enfance et qui sont intéressants à étudier et à faire figurer dans le roman. Cependant, comme il n’est pas possible de les décrire à la manière traditionnelle, il faut que le lecteur se les représente de lui-même et pour cela l’auteur va jouer avec la notion du temps pour décrire intensément ces mouvements anodins et quotidiens. Cette citation peut être mise en relation avec La Modification de Butor qui relate un simple voyage en train sur tout le roman.


« Non seulement ils se méfient du personnage du roman, mais, à travers lui, ils se méfient l’un de l’autre. Il était le terrain d’entente, la base solide d’où ils pouvaient d’un commun effort s’élancer vers des recherches et des découvertes nouvelles. Il est devenu le lieu de leur méfiance réciproque, le terrain dévasté où ils s’affrontent. [...] Nous sommes rentrés dans l’ère du soupçon. Le lecteur, aujourd’hui, se méfie de ce que lui propose l’imagination de l’auteur. »


Une des autres œuvres théoriques pionnières du Nouveau Roman est Pour un Nouveau Roman d’Alain Robbe-Grillet. Il reprend essentiellement les grandes idées de Sarraute comme la mort du personnage, la disparition de l’intrigue et l’élaboration d’une nouvelle manière d’écrire dans son article « Une voie pour le roman futur » publié en juillet 1956 dans La Nouvelle NRF. Cependant, ces deux œuvres majeures pour le mouvement se distinguent de plusieurs points de vue. En effet, Sarraute effectue une approche littéraire à ce concept de Nouveau Roman alors que Robbe-Grillet rajoute un aspect politique et scientifique. Cette différence de point de vue peut s’expliquer par le changement de public visé par ces écrits. Les textes de l’Ère du Soupçon ont été publiés dans des revues littéraires de chez Gallimard (comme dit plus haut) alors que ceux de Robbe-Grillet ont été publiés dans L’Express (1955- 1956) et France Observateur (1957).
Alors que Sarraute motive son écriture théorique dans l’introspection psychologique (les mouvements qu’elle appellera Tropismes qui sont au sein de la conscience du lecteur et qu’il doit trouver lui-même sans l’aide d’un personnage) et ses expériences passées, Robbe-Grillet privilégie la voix critique et la réaction suscitée par cette même critique : écriture polémique. Sarraute va de l’extérieur vers l’intérieur alors que Robbe-Grillet va de l’intérieur vers la surface.
Sarraute et Robbe-Grillet vont être rapprochés par la critique littéraire qui va d’abord parler de « jeune roman ».


b)    Le nom « Nouveau Roman »


A l’origine, le terme « Nouveau Roman » est péjoratif. Emile Henriot l’emploie de manière anodine dans son article dans le Monde du 22 Mai 1957 dans lequel il critiquait fortement cette nouvelle manière d’écrire employée par Robbe-Grillet (dans La Jalousie) et Sarraute (dans Tropismes). Mais il ne l’explicite pas plus, se contentant d’en faire le titre de son article.
En 1957, l’obtention du Prix Renaudot par Michel Butor pour La Modification va jouer un rôle important pour le mouvement. En effet, la renommée auprès du grand public de Butor (opposé à la réputation de Robbe-Grillet dans les sphères littéraires intellectuelles) va le conduire à vouloir s’identifier à cette nouvelle école. Il décide alors de l’intituler « l’Ecole du Regard », reprenant l’idée du critique Roland Barthes qui analyse la nouvelle vision de Robbe-Grillet dans ses romans :

 

« Le roman enseigne à regarder le monde non plus avec les yeux du confesseur, du médecin ou de Dieu mais avec ceux d’un homme qui marche dans la ville sans d’autre horizon que le spectacle, sans d’autre pouvoir que celui-là même de ses yeux. ».


Très vite les médias s’emparent de ce nouveau mouvement, l’intérêt de créer un gros événement, de nommer un objet culturel et de vendre à gros tirages ainsi que d’être dans une position reconnue pour les écrivains participent à l’essor et à l’identification du NR. Une table ronde est organisée par Le Figaro Littéraire autour de la question « Une révolution dans le roman ? » avec entre autres comme invités, Butor et Robbe-Grillet. On presse les deux romanciers sur la question d’une nouvelle école, ils vont nier cette affirmation « mes amis et moi pensons que le roman existe à tout moment » pour que justement le Nouveau Roman existe par lui-même et soit reconnu par le public et la critique. La revue Esprit en juillet 1958 consacre tout un dossier sur ce mouvement, officialisant l’expression « Nouveau Roman » et posant alors le problème de son interprétation. Enfin le directeur éditorial des Editions de Minuit, où la majorité des nouveaux romanciers étaient publiés, Jérôme Lindon, reprend le terme employé par Henriot dans une publicité vantant les publications des « nouveaux romanciers

c)    Le rôle des Editions de Minuit


Le Nouveau Roman n’aurait pas eu autant de répercussions dans la sphère littéraire sans le rôle des Editions de Minuit et de son directeur de l’époque, Jérôme Lindon. Créées en 1941 par Jean Bruller (dessinateur) et Pierre de Lescure (écrivain), les Editions de Minuit étaient à la base une maison d’édition clandestine. Pendant l’occupation, des poèmes de François Mauriac, Aragon ou encore Paul Eluard vont être publiés ainsi que des romans de grands écrivains sous des pseudonymes comme Gide, Chamson ou encore Steinbeck.
Après la Deuxième Guerre Mondiale, la maison d’édition est confrontée à de graves problèmes financiers ce qui entraîne Jean Bruller à quitter la présidence des Editions de Minuit qui fut reprise par Jérôme Lindon qui était chef de fabrication. Il n’hésite pas à prendre des risques en éditant des œuvres inconnues comme Molloy de Samuel Beckett qui avait déjà été refusé par plusieurs éditeurs. Sa publication eut un grand succès et la pièce de théâtre En attendant Godot fit sensation (traduite dans cinquante langues). Cette renommée renforça la politique avant-gardiste des Editions de Minuit.
En 1953, le premier roman d’Alain Robbe-Grillet, Les Gommes est édité aux Editions de Minuit et Le Voyeur (deuxième roman) reçut le Prix des Critiques en 1955. Membre du comité de lecture des Editions de Minuit en 1954, il va jouer un rôle primordial dans l’essor du mouvement.
En 1957, la publication simultanée de Fin de partie de Samuel Beckett, La Jalousie d’Alain Robbe-Grillet, Le Vent de Claude Simon, Tropismes de Nathalie Sarraute et La Modification de Michel Butor aux Editions de Minuit démontra la politique avant-gardiste de Jérôme Lindon et fut l’essor de ce nouveau mouvement qui prenait de plus en plus d’ampleur. L’obtention du Prix Renaudot pour La Modification contribua beaucoup à la notoriété de ce groupe.


d)    Le début du Nouveau Roman


Le Nouveau Roman commence véritablement dans les années 60-70, quand il est identifié en tant que tel. Les années 50-60 sont plus un avant-goût, une installation. Il est intéressant de voir que cette appellation fait relire toutes les œuvres des auteurs concernés de près ou de loin à cette mouvance. D’ailleurs l’acte de naissance de l’école : 1957-1958 ne correspond pas à l’acte de naissance littéraire de la plupart des futurs nouveaux romanciers.
Par exemple Duras a deux périodes, la 1ère est plus proche de la tradition, la 2e cherche à renouveler la forme romanesque, quoique pas à 100% du NR. Cette 2e période commencerait avec Les petits chevaux de Tarquinia (1953) d’après les critiques. Beckett publie ses œuvres d’abord en Angleterre, dans les années 40 mais en France la traduction apparaît dans les années 50, ce qui le fera reconnaître comme écrivain du NR. Claude Simon, Michel Butor, Robert Pinget publient aussi au début des années 50.
Le chef de file reconnu de ce mouvement est Alain Robbe-Grillet. Né dans une famille revendiquant la liberté d’expression, l’anarchie et totalement laïque, il fait des études d’agronomie. Son premier roman Un régicide en 1949 est refusé par plusieurs éditeurs mais sans s’en inquiéter, il abandonne son travail et se consacre à l’acte d’écrire. Son second roman est publié aux Editions de Minuit. La parution du Voyeur en 1955 lui attire les foudres de la presse mais Georges Bataille, Barthes, Blanchot, les grands critiques littéraires prennent son parti. Robbe-Grillet devient, comme dit plus haut, conseiller littéraire aux Editions de Minuit et le reste pendant 25 ans. La Jalousie publié en 1957 est un échec commercial mais est traduit dans une trentaine de langues et donne lieu à un gigantesque discours critique. Son œuvre va alors être sujette à des enthousiasmes ou des haines littéraires, abondamment commentée et même interprétée à l’université.


II. Œuvres & Auteurs


Le NR se caractérise par une très forte hétérogénéité. Il est très difficile de rassembler une liste définie et concise des auteurs ayant appartenu à cette école. Tous l’ont renié à un moment ou à un autre. Leurs caractéristiques communes peuvent même être sujettes à discussion, tant leurs univers différent.


a)    La photographie


C’est une des rares photos qui représente des auteurs du Nouveau Roman. Elle a été diffusée dans le monde entier et est LE cliché qui célèbre ce mouvement littéraire. On l’appelle La Photo Minuit car elle a été prise devant les bureaux des Editions de Minuit, 7 rue Bernard Palissy à Paris (VIe arrondissement). C’est une photo prise en 1959 pour un journal italien. On voit une certaine mise en scène sur cette photo, sans doute à l’initiative du photographe Mario Dondero. Jérôme Lindon est placé au centre de la photo et Alain Robbe- Grillet, Claude Simon, Claude Mauriac, Robert Pinget, Samuel Beckett, Nathalie Sarraute et Claude Ollier l’encadrent. On peut s’étonner de la présence de certains et de l’absence d’autres comme Marguerite Duras ou encore Michel Butor.
Johan Faerber a rédigé une analyse sur cette photo pour un colloque sur la recherche en littérature organisé par Fabula. Page 3 : scénographie de la photo : l’interprétation est assez amusante.


b)    Liste d’auteurs


Une liste d’auteurs peut tout de même s’établir avec les principaux écrivains comme Robbe- Grillet, Butor, Duras, Simon, Beckett, Pinget auxquels s’ajoutent Claude Mauriac (fils de l’écrivain nobelisé François Mauriac), Jean Ricardou, Claude Ollier, Tony Duvert et dans une certaine mesure et selon l’avis des critiques littéraires, Kateb Yacine, Jean Lagrolet, Jean Cayrol, Gérard Bessette, Sylvain Cincin et surement d’autres mais nous allons surtout nous intéresser aux œuvres des principales « têtes d’affiches ».
Petit arrêt sur l’un des auteurs « mineurs » du Nouveau Roman si l’on peut dire : Tony Duvert. Celui-ci faisait partie des Editions de Minuit et dirigea d’ailleurs pendant un temps la revue « Critique » de la maison d’édition où il fit un éloge de Pinget en 1968. Tony Duvert s’inscrit dans le NR avec son rejet des conventions classiques pour aller de plus en plus vers un style décousu, des jeux typographiques, une absence ou une abondance d’intrigue, de narrateur ou de fait. Dans la revue The French Review, un critique décrit son œuvre Paysage de fantaisie comme « un espace de nouveau roman, sans ponctuation, sans majuscules, sans phrases au sens habituel du mot, mais en revanche des blancs à l’intérieur des alinéas ». Mais ces expériences stylistiques se doublent d’une vision politique, anti- bourgeoise, anarchique ainsi que d’une apologie de la pédophilie et de la pornographie. De plus en plus radical et en proie à la censure, Duvert se marginalise et vivra seul pendant plus de 25 ans reclus chez lui jusqu’à sa mort en 2008.
Pour finir, on peut dire que l’unité du groupe est d’essence négative, les écrivains sont tous différents, de nationalité et de métier divers. Ainsi Sarraute est née en 1900 en Russie et a fait des études de droit, Claude Simon en 1913 à Madagascar et est viticulteur, Robbe-Grillet en 1922 à Brest et est ingénieur agronome, Duras est née en Indochine et est licenciée de mathématiques, Pinget est né à Genève et est avocat, quant à Beckett il est irlandais. Même Butor avec pourtant une formation philosophique partage cette marginalité car il n’est ni normalien ni agrégé.

c)    Œuvres majeures


Robbe-Grillet est différent des autres auteurs dans le sens où il laisse progresser son style vers toujours plus de modernité. Son premier récit est Un régicide de 1949, une fable politique et fantastique. Les Gommes est son premier Nouveau Roman (1953) avec une déformation et une manipulation des catégories du récit, une déchronologie, une délocalisation et une désarticulation du personnage. L’analyse régresse et la description s’empare de tout le roman. Ces caractéristiques seront reprises par Ricardou et Ollier (La mise en scène, 1958 est vu comme un des premiers produits de cette école). En 1959 avec Dans le labyrinthe, il établit sa modernité sur son illisibilité.
Les Gommes est une sorte de roman policier ironisé doublé d’un arpentage kafkaïen dans une ville sans nom. L’originalité du roman est qu’à chaque chapitre un point de vue différent est adopté. La trame se constitue au fur et à mesure que le roman se déroule. Il y a un parallèle entre l’acte d’écrire et la résolution d’une enquête policière. Egalement une question de l’espace-temps, le roman se déroule en deux jours d’action mais on ressent une impression d’enfermement avec toujours les mêmes noms de rues : un cercle vicieux.
Marguerite Duras publie en 1956 Le square, où la forme dialoguée s’impose à la narration. Dans Moderato Cantabile (1958), l’intrigue est raréfié (deux ou trois éléments mis en boucle), le dialogue est le substitut de la narration sans commentaire didactique, il y a une intrusion permanente des procédés poétiques emphatiques dans la prose du récit. Duras crée un style pour le Nouveau Roman. Son dernier roman perçu comme NR est Le ravissement de Lol V. Stein.
Moderato Cantabile contient des descriptions minutieuses, bien que courtes et une discussion existentielle sans fin entre une jeune mère bourgeoise et un ancien ouvrier. L’atmosphère est languissante et sans aucune intrigue, on tourne en rond à partir d’un meurtre passionnel qui est dans les premières pages du roman. Il en découle une liberté d’interprétation pour le lecteur.
Claude Simon voit avec son passage aux Editions de Minuit un changement de manière. Le Vent (1957) et L’herbe (1958) montre une perturbation de la voix narrative, une perte de la chronologie, un allongement de la phrase, une digression narrative, une déviation du mot par synonymie ou dérivation. La route des Flandres (60), Le palace (62), Les corps conducteurs (71) radicalisent tout ça et sont de plus en plus illisibles. C’est un peu sa marque de fabrique. Histoire publié en 1967 est considéré comme son chef d’œuvre.
Avec son premier roman, Passage de Milan (54), Michel Butor instaure un réalisme qui détruit l’objet regardé de trop près. L’emploi du temps (57) introduit dans le cœur du roman le problème du temps et de son emploi et enfin La modification impose le « vous » narratif par opposition à la tradition narrative. Le procédé reproduit tout le long de l’ouvrage montre ainsi la modernité du texte. Ce roman a implanté et consacré le Nouveau Roman.
Sarraute est une des premières théoriciennes du Nouveau Roman avec Robbe-Grillet. Après la publication de Tropismes en 1939, elle applique ses théories avec Portrait d’un inconnu (1949), Martereau (1953) puis Le planétarium (1959) et Les fruits d’or (1963). Elle joue sur un temps qui s’étire et se ralentit, élastique. L’anonymat des personnages est primordial, avec une utilisation massive des pronoms. Il n’y a pas de caractérisation de l’individu. On passe d’un point de vue à l’autre et on ne sait jamais lequel est adopté. Le changement de point de vue se fait de façon imperceptible. La violence émotionnelle est éprouvée dans les échanges les plus anodins de la vie sociale. Les personnages sont ambivalents : attraction, répulsion. L’autre est potentiellement agressif malgré tout il a toujours cette idée qu’on a besoin d’autrui pour exister (cf. existentialisme).

d)    Caractéristiques formelles


Les années 60-70 voient apparaître des romans étiquetés « Nouveau Roman » selon des normes délimitées par les fondateurs. Or, ces normes sont le plus souvent des interdits ; Sarraute en dresse d’ailleurs une liste dans L’Ère du Soupçon (comme dit dans le I.) qui sera renforcée par la suite : elle refuse l’intrigue, le personnage, le dialogue commenté et surinterprété, l’intrusion du narrateur dans le récit, la description révélatrice, la succession chronologique des évènements narratifs et le banal enchaînement logique des causes. Claude Simon dira que ce qui unissait les Nouveaux Romanciers était une série de négations.
Car au-delà de ce refus des règles classiques du roman, l’écriture des Nouveaux Romanciers divergent bel et bien. Simon est l’opposé de Robbe-Grillet ; l’un utilise beaucoup de métaphores et d’images car il estime que c’est la clef de voûte de ses romans tandis que l’autre les refuse totalement. Simon dira : « Nos deux textes ont à peu près autant en commun qu’un poisson rouge et un lapin. ».
Quant à Sarraute et Duras, elles utilisent un dialogue abondant pour tenir la place du personnage mais la première le rend pathétique tandis que la deuxième l’ironise.
Au niveau de la description, Sarraute la supprime, Robbe-Grillet la conserve et l’accentue, Duras & Beckett gardent des repères chronologiques et Simon les brouille... Chacun écrit comme il le veut mais se retrouve devant ce que Robbe-Grillet appelle « un nouveau réalisme ». Il s’en explique avec une théorie sur les mouettes qui l’a aidé lors de sa rédaction du Voyeur. En s’appuyant sur son « imaginaire dans la tête », il le décrit comme ceci : « Elles s’étaient transformées, devenant en même temps réelles, parce qu’elles étaient maintenant imaginaires. ».
Les Nouveaux Romanciers tuent le personnage et l’intrigue qui sont le cœur du roman traditionnel pour mieux libérer l’écriture. Le temps est ralenti et manié de manière élastique par les écrivains. Les personnages sont anonymes, caractérisés par des pronoms. Ce qui est intéressant n’est pas l’individu (il n’y a pas d’individualisme) en lui-même mais les interactions entre les personnages. La lecture d’une œuvre du Nouveau Roman se fait de manière active donc nécessite une réflexion approfondie ainsi que la maîtrise d’une certaine culture intellectuelle.
« Le roman n’est plus l’écriture d’une aventure mais l’aventure d’une écriture.» Jean Ricardou. Les auteurs cherchent plus à dérouler le fil de la conscience avec ses incohérences que faire s’identifier le lecteur au personnage. Le lecteur doit élucider par lui-même le mystère du roman et constituer ainsi un nouveau personnage à part entière. Il faut préciser que ces auteurs s’inspirent d’auteurs américains comme James Joyce, Virginia Woolf, William Faulkner ou encore d’auteurs comme Kafka, Dostoïevski et Proust qui clôt avec maestria le roman du XIXe siècle (il a enrichi son œuvre d’arrière-plan esthétiques et philosophiques, il a affiné les nuances de la psychologie et a composé une galerie de personnages qu’ont ne pourrait réduire à l’état de simples pantins). Ainsi, Joyce a permis le récit sans fil conducteur, Kafka, le personnage non caractérisé et Huysmans avec son roman A rebours l’absence d’intrigue. On discrédite le personnage balzacien en le jugeant périmé.


« Nous constatons de jour en jour la répugnance croissante des plus conscients devant le mot à caractère viscéral, analogique ou incantatoire. Cependant, que l’adjectif optique, descriptif, celui qui se contente de mesurer, de situer, de l’imiter, de définir, montre probablement le chemin difficile d’un nouvel art romanesque. » (Citation de Pour un Nouveau Roman de Robbe-Grillet).


Sarraute rejoint le point de vue de Sartre (qui la soutiendra dès le début de ses publications) sur sa volonté de décrire un « n’importe qui » qui est « tout l’homme ». Le Nouveau Roman est ainsi une recherche, la fin d’une évolution qui est centrée sur l’Homme et sa situation dans le monde. Il ne propose pas de signification toute établie et ne reconnaît à l’écrivain qu’un droit : la littérature.


III.    Réactions littéraires, critiques et théories


a)    Accueil médiatique


C’est donc avec les critiques de Barthes, Blanchot et d’autres que la notion de Nouveau Roman va s’installer progressivement. Mais avant qu’émerge le mot lui-même, les auteurs qui constituent le mouvement ne sont pas différenciés des autres. Ils sont estimés ou pas par certains critiques et critiqués de façon traditionnelle. Mais avec le succès de cette nouvelle école, une interaction permanente se crée entre la critique littéraire et le Nouveau Roman. Robbe-Grillet avait déjà inauguré ce lien en intitulant son roman de 1955 Le Voyeur par rapport aux articles de Barthes vantant son « don de la vue ».
Ainsi donc, à chaque sortie d’ouvrage labellisé comme du Nouveau Roman, tous les critiques et revues littéraires vont se précipiter pour commenter, juger, analyser ces œuvres de façon généralement élogieuse. C’est pour cela que certains théoriciens comme Nelly Wolf jugeront que le Nouveau Roman était plus un produit marketing organisé par les journaux et les maisons d’éditions de l’époque qu’un mouvement littéraire né de et par lui-même.
Roland Barthes est le grand critique qui innova la Nouvelle Critique (cf. IV) et qui suivit toute l’œuvre de Robbe-Grillet. On peut retracer ainsi l’histoire du Nouveau Roman à travers ses articles. L’amitié littéraire entre Barthes et Robbe-Grillet aura duré 25 ans, dans Pourquoi j’aime Barthes, Robbe-Grillet rend hommage à son ami qui a été un des premiers critiques à soutenir le Nouveau Roman et à faire l’éloge de ses œuvres notamment dans les Essais Critiques en 1964. Pourtant Barthes récusera toujours « une école Robbe-Grillet » jusque dans les années 60 mais alors admettra que les nouveaux romanciers se soient rapprochés autour d’un programme commun, bien que minimum.
Le grand public s’intéresse à ce phénomène littéraire avec la publicité effectuée par les journaux. Les grandes ventes ne sont pas faites par Robbe-Grillet mais par Michel Butor (La Modification), Nathalie Sarraute (Le Planétarium), Marguerite Duras (Le Ravissement de Lol. V. Stein) ou encore Samuel Beckett (Molloy).


Les prix littéraires furent également au rendez-vous avec deux Prix Nobel attribués à Samuel Beckett (1969) et Claude Simon (1985). Il est intéressant de noter que ce sont les seuls Prix Nobel que les Editions de Minuit ont obtenu jusqu’à présent pour deux auteurs appartenant au Nouveau Roman. Claude Simon a également eu le Prix Médicis pour Histoire en 1967.
Prix littéraires de Alain Robbe-Grillet : 1953 : Prix Fénéon pour Les Gommes 1955 : Prix des Critiques pour Le Voyeur 1958 : Participe à la création du Prix Médicis
Prix littéraires de Nathalie Sarraute : 1964 : Prix International de Littérature pour son roman Les Fruits d’Or 1982 : Grand Prix National des Lettres 1996 : Grand Prix de théâtre de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques
Prix littéraire de Samuel Beckett : 1969 : Prix Nobel de Littérature
Prix littéraire de Marguerite Duras : 1984 : Prix Goncourt pour L’Amant
Prix littéraires de Claude Ollier : 1958 : Lauréat du premier Prix Médicis pour La Mise en scène 1980 : Prix France Culture pour Marrakech Medine
Prix littéraires de Claude Mauriac : 1954 : Prix Sainte-Beuve pour un livre sur André Breton 1959 : Prix Médicis pour Le Dîner en ville
Prix littéraire pour Robert Pinget : 1965 : Prix Femina pour Quelqu’un


b)    Le Nouveau Roman : un objet d’études


Très vite, le Nouveau Roman devient un objet d’études pour beaucoup de spécialistes et universitaires. On peut citer Lucien Goldmann (son étude "Nouveau Roman et réaliste" dans l’ouvrage Pour une sociologie du roman en 1964), Ludovic Janvier (Une parole exigeante : le Nouveau Roman en 1964) et bien sûr, Jean Ricardou (cf. vidéo INA émission Apostrophes de 1978).
Elève de l’école du Nouveau Roman comme Claude Ollier, Ricardou publie aux Editions du Minuit L’observatoire de Cannes (1961), La prise de Constantinople (1965), Les lieux-dits (1969) et Révolutions minuscules (1971), deux ouvrages qu’il qualifiera de Nouveau Nouveau Roman. Jean Ricardou est un telqueliste (cf. IV.), un des principaux théoriciens du Nouveau Roman, le directeur des colloques célèbres et le fondateur de la textique (méthode pour réécrire la théorie), école dont il s’occupe actuellement. Il s’intéresse de très près à la fiction, la théorie et la didactique et sera l’un des derniers à admettre la fin du Nouveau Roman. Il publie plusieurs ouvrages sur le Nouveau Roman : Problèmes du Nouveau Roman (1967), Pour une théorie du Nouveau Roman (1971), Le Nouveau Roman (1973), Nouveaux problèmes du roman (1978). Il n’y évoque que sept noms d’auteurs, uniquement ceux présents lors du colloque sur le Nouveau Roman. Il analyse leurs œuvres en mettant en lumière leur parenté et non leur rupture.
Le Nouveau Roman est en concomitance avec la création de la filière lettres modernes à l’université (1960-1961). Avec l’avènement des Guerres Mondiales, une certaine liberté culturelle s’installe chez les jeunes étudiants. Le structuralisme (courant qui s’inspire du modèle linguistique et appréhende la réalité sociale comme un ensemble formel de relations, c’est l’hypothèse selon laquelle on peut étudier une langue en tant que structure) donne une nouvelle manière d’étudier les textes et ceux du Nouveau Roman s’y prêtent bien volontiers. On crée alors l’analyse littéraire du texte pur et l’idée de réintroduire le sujet et l’Homme dans cette analyse. Ainsi, c’est l’époque de Genette, Jakobson, Bakhtine et bien sûr Barthes : « Le pré-roman : une parole tendue entre l’image et le refus du roman. »


c)    Le colloque de Cerisy-la-Salle


Il s’agit d’un colloque organisé par Jean Ricardou et Françoise Van Rossum-Guyon du 20 au 30 juillet 1971. Les participants sont Robbe-Grillet, Sarraute, Butor, Ollier, Pinget et Simon. Duras refuse de s’y rendre car elle se méfie de ces « a priori théoriques qui empêchent l’écrivain à l’œuvre de se découvrir lui-même ». Ils rendront compte de ces tables rondes avec deux volumes : 1. Problèmes généraux et 2. Pratiques.
Chaque écrivain est accompagné d’un critique personnel qui rend compte de la dimension de ses œuvres et ainsi, ressortira l’idée qu’il existe deux sortes de Nouveau Roman : un Nouveau Roman épistémologique et phénoménologique (système de la transcendance de la conscience) c'est-à-dire un Nouveau Roman qui découvre une conscience épurée, et le Nouveau Roman sémiologique (études des signes de la vie sociale), qui crée des jeux de structuration. Ricardou appelle ce dernier le Nouveau Nouveau Roman. Le Nouveau Nouveau Roman se veut ainsi plus subversif et en lien constant avec la modernite
Le colloque de Cerisy-la-Salle montre un groupe d’écrivains de plus en plus restreint qui revendique un Nouveau Roman agonisant de telle façon qu’ils vont progressivement s’en éloigner les uns après les autres et désavouer leur appartenance (cf. vidéo INA Claude Ollier émission Apostrophes de 1982).

 

d)    Tel Quel


Tel Quel est une revue de littérature d’avant-garde fondée en 1960 aux Editions de Seuil (qui avaient 2 collections « Poétique » et « Tel Quel ») par des jeunes auteurs réunis autour de Jean-Edern Hallier et Philippe Sollers. La revue voulait refléter la littérature pure et refusait l’engagement politique. C’est tout naturellement par le truchement de Ricardou que Robbe- Grillet, Simon, Ollier, Pinget et Sarraute figurent souvent au sommaire des cinq premières années.
Autour de la revue se groupent des collaborateurs comme Barthes, Todorov, Ponge, Genette, Bataille, Godard, Jakobson, Lacan et bien sûr Ricardou. Tel Quel s’affirme comme le lieu de rencontre entre la littérature moderne et la pensée moderne et se positionne dans un environnement structuraliste. Le soutien est fort entre Tel Quel et le Nouveau Roman. Ils se rencontrent beaucoup dans les locaux de Minuit, créent des débats sur « La littérature aujourd’hui », « Y-a-t-il une nouvelle littérature ? » et ont l’idée de créer un dictionnaire qui aurait été un manifeste de la révolution dans l’art romanesque.
Le dialogue continue jusqu’en 1964 avec des appels à la Nouvelle Critique. Le Nouveau Roman s’aligne sur ces nouveaux modes et modernise ses œuvres qui deviennent pour certaines illisibles. En 1964, Sollers décide de modifier sa perspective esthétique et rompt avec le Nouveau Roman. En 1965, la revue se démarque, assimile les enjeux esthétiques aux enjeux poétiques et se rapproche du parti communiste et du maoïsme. Elle se radicalise politiquement et intellectuellement et force ainsi les participants (comme Ricardou) à choisir leur camp. La revue entretient les polémiques des années 1970, décide des normes à suivre et cherche à protéger l’avant-garde. La publication s’interrompt en 1982 car les Editions du Seuil refusent de céder le titre, même si la revue avait déménagé chez Denoël. La revue devient L’Infini  en 1983.


Citation de Sollers : « Nous avons revécu une vieille aventure à laquelle sans doute, nous avons nous-même mis fin, qui est l’aventure de toutes les avant-gardes occidentales au XXe siècle : la contradiction entre l’art et l’engagement politique.».

 

Sollers déclare que Tel Quel est tombé dans ce dont elle voulait se démarquer : l’engagement politique.
L’abandon de Tel Quel – qui avait constitué une source d’inspiration des romanciers dans leurs recherches d’une littérature moderne – et le colloque de Cerisy-la-Salle – qui a légitimé des auteurs plus que d’autres – ont signé la fin progressive du Nouveau Roman. Dans les années 1960, certains écrivains du Nouveau Roman quittent Minuit pour aller chez Gallimard : Sarraute, Ollier... Ainsi, officiellement le Nouveau Roman prend fin dans les années 1970, les auteurs du XXIe siècle ne peuvent en faire partie. Mais on distingue toujours quelques traces dans leurs écrits, par exemple chez Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, Marie NDiaye, Annie Ernaux... Duras, Simon, Sarraute et Beckett sont sortis du Nouveau Roman en construisant leur propre œuvre, dans une dimension autobiographique pour certains due à un effet de l’âge doublé d’un désir de s’interroger sur les pièges de la mémoire : Enfance de Sarraute (1983), la trilogie des Romanesques de Robbe-Grillet, L’Acacia (1989) de Claude Simon.

IV.Tendances parallèles


a) L’existentialisme


Dans les années 50 à 70, le Nouveau Roman n’est pas le seul mouvement littéraire en France. On en a un peu parlé dans les trois parties précédentes mais l’existentialisme est au plus fort de son succès avec les écrits de Sartre et ceux de Camus. Malgré leur fort modernisme, ils sont considérés d’emblée dans le monde littéraire car dits « humanistes » pour Robbe-Grillet. Celui-ci garde intacte sa volonté de rester marginal à l’avant-garde pour toujours être différent. Pourtant plus tard il rapprochera ses écrits avec Simon & Butor de La Nausée de Sartre. D’après la critique Nelly Wolf, ils redisent dans leurs œuvres ce qui y est formulé : « la qualité principale des objets est leur existence extérieure et indépendante de la conscience ». Mais les Nouveaux Romanciers n’ont pas plus revendiqué leur existentialisme pour ne pas être noyés dans la cohorte d’écrivains suivant la voie de Sartre. Ils ont plus cherché à se différencier dans le sens où ils refusaient de faire de la littérature engagée.
Raymond Queneau peut aussi être considérée comme un parrain du Nouveau Roman avec son audacité littéraire, jouant sur les formes et sur le style. Il explique que son roman La Chiendent (1933) a été soumis à la loi des nombres avec des chapitres délimités et suivant une forme cyclique.


b)    La Nouvelle Critique


Barthes est le précurseur avec son essai Sur Racine en 1963. Cette Nouvelle Critique désigne un ensemble d’idées novatrices apparues dans le champ universitaire de la critique littéraire. La tendance était d’employer l’histoire littéraire comme méthode principale d’interprétation des œuvres.
Barthes crée cinq codes de lecture pour approcher un texte :
-    Le code herméneutique (le sens)

-    Le code des Actions (l’intrigue)

-    Le code symbolique (symboles)

-    Le code sémique (connotation)
-    Le code référentiel ou culturel (idéologie du texte)
L’existentialiste devient le modèle philosophique de l’autonomie du texte littéraire. Les mouvements critiques cherchent à appliquer cela sur tous les textes, pas seulement ceux de Robbe-Grillet mais aussi ceux de Balzac, Stendhal...
À Barthes se joignent Starobinski, Jean-Pierre Richard, Doubrovsky, Ricardou, Genette... « Il n’y a plus ni poète ni romancier, il n’y a plus que l’écriture » « L’auteur est censé nourrir le livre, c’est-à-dire qu’il existe avant lui, pense, souffre, vit pour lui. »
« La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur. » Barthes. Ainsi la Nouvelle Critique est en phase avec la littérature d’avant-garde, donc le Nouveau Roman qui avait défini l’écriture par l’absence de l’auteur, par sa neutralité. Le conflit entre Ancienne et Nouvelle Critique peut être décrit comme celui des partisans de l’explication littéraire (à la recherche de l’intention de l’auteur) et les adeptes de l’interprétation littéraire (description des significations de l’œuvre). Barthes préconise que l’étude littéraire fasse impasse sur l’auteur et s’accentue sur la linguistique.

c)    Nouvelle Vague & ciné-roman


La Nouvelle Vague est un mouvement cinématographique français apparu à la fin des années 50. D’après Emile Henriot, elle a été nommé ainsi par analogie au Nouveau Roman (car c’était un mouvement se voulant anti-conventionnel et avant-gardiste). La Nouvelle Vague se définit non seulement par ses techniques révolutionnaires (nouvelle manière de tourner les films, voix off, suppression des blancs d’un dialogue, superposition des dialogues, ralentis, style saccadé, jeux de mise en abyme ou d’arrêt sur image...) mais aussi par ceux qui la composent : Truffaut, Varda, Chabrol, Godard du côté des réalisateurs et Belmondo, Jean Seberg, Bernadette Lafont, Jean-Pierre Léaud, Anna Karina, Jeanne Moreau, Brigitte Bardot, du côté des acteurs. La Nouvelle Vague représente un vent de liberté et l’instantané d’une époque. On veut faire ressentir quelque chose de nouveau au spectateur, on instaure un effet de réalisme.
Les auteurs du Nouveau Roman se tournent aussi vers le cinéma où ils importent des techniques néo-narratives. La littérature impose des normes au cinéma. Le ciné-roman est une expression de Robbe-Grillet qui définit ainsi ses réalisations au cinéma : L’année dernière à Marienbad avec Alain Resnais en 1961, puis réalisateur : L’immortelle en 62, Trans-Europ-Express en 66.
Dans les années 70 Robbe-Grillet s’oriente vers un cinéma érotique intellectuel où il exprime ses fantasmes sadomasochistes : Glissements progressifs du plaisir en 73, Le jeu avec le feu en 74, La belle captive en 83. En 2005 il a tourné avec Arielle Dombasle l’adaptation de son roman éponyme Gradiva, une errance du passé dans une casbah à proximité de Marrakech.
Duras quant à elle écrit le scénario et le dialogue de Hiroshima mon amour (1960) de Alain Resnais. Le cinéma offre ainsi un terrain d’expansion au Nouveau Roman qui peut y introduire ses particularités. Claude Simon réalise en 1975 un court métrage allemand Die Sackgasse (L’impasse) à partir de son roman Tryptique qui date de 1973. Il se positionne également comme peintre et photographe et incline toute son œuvre vers la question : Qu’est-ce que le réel ?


d)    Evolution des autres auteurs


Butor s’est dirigé beaucoup plus tôt vers une autre direction, après son dernier roman Degrés qui date de 1960. Il n’écrit plus que de la poésie, des pièces dites inclassables et fantaisistes ainsi que des critiques littéraires.
Sarraute et Beckett sont particuliers. La première est bien plus âgée que ses collègues du Nouveau Roman et a déjà une œuvre derrière elle, un projet précis : « investir dans le langage une part d’innommé ». C’est son style qui a participé à la concrétisation du Nouveau Roman et ce ne sera qu’une période pour elle.
Beckett lui, a déjà fini son œuvre romanesque quand émerge le Nouveau Roman. Il n’a pas été influencé par le Nouveau Roman, Mercier et Camier est publié en 1970 mais la rédaction date de 1946. Son dernier roman, Watt, date de 1953. Intégrer Beckett donne une auréole prestigieuse au groupe littéraire car beaucoup considèrent l’auteur d’En attendant Godot comme un écrivain génial.

CONCLUSION :


Un nouveau type d’écrivain s’ébauche avec le nouveau romancier. Il est doté d’une formation et expérience professionnelle et tourné plus vers le « faire » que vers le « dire ». Pour conclure, je vais revenir en arrière et vous lire une citation de Philippe Forest tiré de Histoire de Tel Quel (1995) :
« Il me semble que si l’histoire du Nouveau Roman doit un jour s’écrire, elle devra cependant prendre en considération le rôle joué par Ricardou et l’influence en retour qu’à travers lui Tel Quel exerça sur le Nouveau Roman. Dans l’histoire de ce dernier, tous les interprètes s’accordent à distinguer deux périodes : au Nouveau Roman succéda au cours des années 60 le Nouveau Nouveau Roman. Le Nouveau Roman dans ses débuts se veut encore [...] récit et représentation : il relate une histoire tout en attirant l’attention du lecteur sur la manière obscure et singulière dont se racontent toujours les histoires. C’est seulement le Nouveau Nouveau Roman qui brise avec les postulats classiques de la littérature-reflet. Il s’attache à raconter des aventures impossibles, fragmentées, contradictoires, qui ne peuvent avoir lieu nulle part ailleurs que sur l’espace de la page, celle-ci devenant dès lors l’unique horizon et l’unique objet du roman. »

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